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Game Of Thrones : Une chronique médiévale

Posté le 8 juillet 2014 par

Premier invité sur Time Of The Season, Arnaud Breton nous parle de Game Of Thrones et de chronique médiévale. Une approche historique passionnante. 

Il a été parfois écrit que Game of Thrones devrait beaucoup aux Rois maudits de Maurice Druon[1][1], que l’œuvre de George R. R. Martin tiendrait aussi du pot-pourri de l’Heroic fantasy avec son florilège de créatures et d’événements surnaturels, mais il a été encore plus souvent écrit que la série souffrirait d’une profusion d’intrigues secondaires sans grand intérêt et qui nuiraient à la qualité de l’ensemble ; cette critique semblant trouver sa source dans ces influences multiples. Si l’on s’en tient à ces simples références, la critique est parfaitement recevable. En effet, comment nier que tout ce qui a trait à Brandon Stark, Stannis Baratheon ou Theon Greyjoy, pour ne citer que ça, a beaucoup moins d’intérêt que ce qui se passe à Port-Réal ?

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Mais se focaliser là-dessus, c’est nier la profonde originalité de la série. Elle n’est pas, comme beaucoup le prétendent, dans sa capacité à tuer ses personnages principaux ou dans son côté « cru » ; deux autres séries HBO le faisaient déjà, respectivement Deadwood et Rome. Se focaliser là-dessus, c’est ne pas voir que c’est en termes de narration que Game of Thrones excelle et innove. Se focaliser là-dessus, c’est oublier l’une des principales références de son créateur : les annales et chroniques médiévales.

En effet, la série est  une chronique médiévale, comme l’étaient les annales Regni Francorum ou celle de Jehan Froissart ; chronique médiévale pas seulement parce qu’elle donne à voir des lignages, des suzerains et des vassaux, des fiefs et des royaumes, des guerres et des joutes, mais aussi parce qu’elle en épouse le mode narratif. Les historiens médiévaux ne se souciaient guère de la véracité des faits ou du traitement des sources, seule comptait leur vision téléologique, le but que devait atteindre l’histoire. Leurs récits, par conséquent, devaient éduquer un prince, justifier d’une victoire, minimiser une défaite, promouvoir l’action d’untel ou condamner ceux d’un autre ou bien encore glorifier Dieu. Dès lors, l’historien médiéval, nonobstant la difficulté à collecter les faits, était amené à passer sous silence tout ce qui n’allait pas vers ce but et a contrario à amplifier des éléments d’importance bien moindre ou à évoquer par le menu tel ou tel personnage (lignage, physique, psyché, motivation, etc.) tandis que tel ou tel Grand, plus en retrait, ne pouvait être évoqué que par quelques mots succincts. Cette disproportion constatée par les commentateurs de Game of Thrones s’explique ainsi. Le narrateur est ainsi sans nul doute un proche des Lannisters, peut-être un familier de Tommen Baratheon cherchant à éduquer le jeune roi ou à en justifier l’accès au trône. Il est en effet évident que seul ce qui se passe à Port-Réal a droit à une attention soutenue des scénaristes. Et si nous prenons connaissance des événements avec Walder Frey ou ceux au-delà du mur ou du détroit ce n’est que parce qu’ils ont un rapport direct ou indirect avec la capitale, soit qu’ils retiennent momentanément un ennemi, soit qu’ils en anéantissent un autre ; tout ce qui se passe à Asshaï-lès-l’Ombre est ainsi inconnu.

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Enfin, un autre aspect fait de la création télévisuelle de George R. R. Martin et de HBO une chronique médiévale. Bien souvent les écrits de ce type, de par leur dimension éducative, étaient construits avec des mises en parallèle des faits et des Hommes et suivaient en cela une tradition antique remontant au moins à la Vie des douze Césars de Suétone. Ici les parallélismes abondent : à l’ignominie des Noces pourpres (où meurt le roi du Nord Robb Stark) répond celle des noces de Joffrey, roi des Sept Royaumes ; à l’orgueil mortifère d’Eddard Stark répond celui de Tywin Lannister qui se voulait roi et qui est mort sur le trône ; à la mutilation du fils Stark répond celle de l’héritier de Castral Roc ; nous pourrions continuer ainsi longtemps encore.

Game of Thrones est ainsi d’une cohérence rare et pas seulement parce que les intrigues finissent par se rejoindre, mais aussi parce que comme rarement avant à la télévision l’image, le propos et la narration avaient été à ce point mêlés et pensés comme un tout. Et là où se révèle encore plus forte selon moi, c’est lorsqu’elle se décide à mettre entre parenthèses sa presque trop parfaite construction pour mettre en avant un récit individuel, celui de la jeune Arya Stark, quand elle passe donc de la chronique au roman. La série étant le récit la fin progressive d’un monde, elle est alors aussi la fin progressive de ce premier genre au littéraire codifié au profit de l’émergence du second plus libre.

Arnaud Breton.

[1][1] Dans L’Express ou le Guardian par exemple, http://www.courrierinternational.com/breve/2014/02/17/le-francais-qui-a-inspire-george-r-r-martin.

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