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The OA : La croyance comme Art

Posté le 19 juin 2017 par

Brit Marling et Zat Batmanglij sont les auteurs d’une œuvre courte mais dense et singulière.

Depuis quelques années, le couple est à l’origine ou collabore à des projets fascinants dans le cinéma indépendant américain. On les retrouve derrière ou dans des films de SF intimistes voire Lofi comme The Sound of My Voice ou Another Earth puis dans des films plus ambitieux comme The East mais toujours marqués par le même noyau créatif, la croyance. Les auteurs ont fait de la croyance leur matériau, leur base créatrice autour de laquelle l’ensemble de leur œuvre se déploie. Ils prennent à bras le corps l’élément originel d’un récit, de l’art et en explorent l’ensemble des composantes dans leur films. C’est ainsi qu’arrive The OA, une série que le couple porte avec lui depuis un petit bout temps et que seul Netflix a eu l’audace de produire. L’audace car l’œuvre somme du couple ne repose que sur cette chose trouble mais nécessaire qu’est la croyance.

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The OA implique dès les premières secondes le spectateur dans son dispositif. Un portable filme une jeune femme blonde, presque fantomatique qui va se jeter d’un pont. La simple utilisation du format des téléphones portables nous renvoie directement à un réel et à l’effrayante puissance de cette captation. Le régime d’images nous parait authentique et familier, l’impact de ce prologue est d’autant plus grand et pousse le spectateur dans ce mystère alors même qu’il tente de comprendre ce qu’il vient de regarder. Zat Batmanglij qui a réalisé l’ensemble des épisodes de la saison – qui en comporte 8 – pose dès les premières secondes le ton de la série. On passe des images d’un portable à celles de Batmanglij qui travaille une mise en scène atmosphérique et sensitive. En effet, Prairie Johnson (Brit Marling), l’héroïne, est aveugle mais vient de retrouver la vue. C’est comme si le saut d’un régime d’images à l’autre exprimait déjà ce passage d’une vision extérieure (celle des autres) à sa vision. Mais plus intéressant encore, cette révélation demande au spectateur un premier degré de croyance, celle de croire le personnage sur parole. Le premier épisode évolue de la sorte en nous donnant des informations que, bien sûr, nous sommes aptes à accepter dans le cadre de la découverte de la série et qui vont jusqu’au climax de l’épisode. Le climax marque un basculement dans le récit, dans le régime de croyance en nous proposant la chose suivante, croire à la croyance des personnages en leur propre récit. Prairie Johnson commence son histoire et par la même occasion, l’histoire que nous allons suivre (le titre de la série apparait à ce moment) alors que nous regardons la série depuis une petite heure. The OA se structure donc comme une série qui raconterait le déroulement d’un récit sériel, d’une série. Le couple invoque les pouvoirs du récit en utilisant sa forme la plus moderne, la plus accessible et la plus populaire, la série.

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Jacques Derrida dans un entretien aux Cahiers du Cinéma dit ceci : « Il y a au cinéma une modalité du croire tout à fait singulière : on a inventé une technique, il y a un siècle une expérience sans précédent de la croyance. Il serait passionnant d’analyser le régime du crédit dans tous les arts : comment on croit à un roman, à certains moment d’une représentation théâtrale, à ce qui est inscrit dans la peinture et, bien sûr, ce qui est tout autre chose à ce que le cinéma nous montre et nous raconte. Au cinéma on croit sans croire, mais ce croire sans croire reste un croire. On a affaire, sur l’écran, avec ou sans les voix, à des apparitions auxquelles, comme dans la caverne de Platon, le spectateur croit, apparitions qu’on idolâtre parfois. Puisque la dimension spectrale n’est ni celle du vivant, ni celle du mort, ni celle de l’hallucination , ni celle de la perception , la modalité du croire qui s’y rapporte doit être analysée d’une façon originale . ». Il ajoute également : « Il existe à la base de la croyance au cinéma, une extraordinaire conjonction entre la masse – c’est un art de masse, qui s’adresse au collectif et reçoit des représentations collectives -, et le singulier – cette masse est dissociée, déliée, neutralisée. Au cinéma, je réagis « collectivement », mais j’apprends à être seul : expérience de dissociation sociale qui doit d’ailleurs beaucoup au mode d’existence de l’Amérique.[…] Cette expérience a été anticipée rêvée, espérée par les autres arts, littérature , peinture, théâtre, poésie , philosophie bien avant l’invention technique du cinéma. ».  Si nous acceptons que les caractéristiques du cinéma glissent dans les séries qui en ont aujourd’hui les moyens et le langage, on peut comprendre à quel point The OA aborde un point crucial de sa propre existence. La série nous pousse à la croyance et nous donne à voir cette croyance à l’œuvre comme un évènement narratif. On nous donne à la fois à voir le récit et les conséquences de ce récit. L’expérience narrative et esthétique est tellement fascinante que pour boucler la boucle, nous pourrions nous filmer après avoir regardé les épisodes de la série. Les réunions que donne Prairie pour raconter son histoire sont une mise en abyme de la série. D’ailleurs, les jeux d’aller-retour entre les deux strates du récits nous renvoient à notre place de spectateur, et nous questionne sur ce que nous regardons. Mais ces questionnements sont secondaires car la série n’est pas un objet abstrait, elle se base sur une structure fondamentale, celle du conte. L’histoire de Prairie en a d’ailleurs les caractéristiques, une jeune fille vivant dans un manoir telle une princesse va subir les péripéties et le courroux de forces qui la dépassent, et va même vivre des expériences fantastiques. On peut voir la captivité des protagonistes comme une sorte de Hansel et Gretel post-moderne ou bien l’histoire de la petite fille (princesse) séparée de son père par le sort fait écho à une bonne poignée de contes dans toutes les cultures. Le conte a cette capacité d’être un récit basique, une croyance nécessaire à la base de toute communauté. Et c’est également ce que propose la strate « réel » de la série, les moments hors du conte. Le récit de Prairie propose aux gens qui l’écoutent de faire corps autour de son histoire, pour leur donner l’illusion que, peut-être, la solution à leurs problèmes se trouve dans l’imaginaire.

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C’est également de ça dont il est question. Marling et Batmanglij veulent réintroduire l’imaginaire dans un quotidien banlieusard qui souffre de son absence. L’exposition du premier épisode qui précède la première histoire de Prairie, nous dessine en filigrane le portrait de ses voisins déboussolés. Steve qui erre sans but dans une vie lycéenne en s’autodétruisant, Buck qui cherche sa place dans une société qui veut lui en imposer une, Betty qui s’est perdue dans le labyrinthe de la routine et du quotidien, French qui veut surpasser sa condition et Jesse qui ne remarque même plus sa misère. Les cinq protagonistes sont des âmes errantes qui osent croire à un récit aussi stupéfiant qu’il puisse être, c’est peut-être le cas du spectateur lambda qui regarde la série. C’est peut-être même ce qui expliquerait la popularité des séries, qui nous propose de nous accompagner, de nous donner des clés pour « vaincre » le réel. On pourrait accuser la série de diffuser une sorte de philosophie new age, qui voudrait que nous ne fassions qu’un ou quelque chose comme ça (meme s’ils assument clairement cette volonté, un simple coup d’œil sur le instagram de Brit Marling suffit pour voir qu’elle revendique au moins l’esthétique), mais la série va beaucoup plus loin. Elle évoque le conte, et commence comme tel, mais la puissance du récit et l’incidence qu’il a dans la vie des protagonistes fait écho à la mythologie. C’est d’ailleurs explicite : l’un des personnages retenus avec Prairie s’appelle Homer. Mais ce n’est pas une fantaisie ou une simple référence. Marling et Batmanglij invoquent la puissance des récits mythologiques qui sont les récits fondateurs, qui ont pour fonction de raconter le monde, l’expliquer, le rende accessible à tous. Le personnage de Prairie est même typique des personnages mythologiques ; elle était aveugle, et ramène dans la modernité la valeur divinatoire de la cécité. C’est un oracle moderne. Et par le fait qu’elle est l’élément qui lie les mondes (le récit et le réel, la vie et la mort, le visible et l’invisible…), elle pourrait également donner ses caractéristiques à la série. The OA serait une odyssée contemporaine qui en embrasserait les structures, et les mouvements pour nous offrir les « bienfaits » des récits originels. Votre télé ou écran d’ordinateur devient à l’instar de Brit Marling dans la série, un oracle ou un druide qui vous conte des histoires pour que vous puissiez penser la vôtre. Comme l’a dit Derrida, l’expérience collective devient singulière et nous met en face de nos images, donc de notre récit. Mais la série ne s’arrête pas à une unité dans l’image, une unité virtuelle, elle met aussi en scène une unité physique.

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Le Docteur Hunter Hap croit qu’en trouvant le secret de la vie après la mort, il pourra réconforter le monde de sa misère. Il met sa science au même niveau qu’un fanatisme religieux, et au niveau des autres croyances. Paradoxalement, son but ultime est justement d’arrêter de croire. La preuve d’une vie au-delà de la vie matérielle serait le point de rupture des croyances car elles deviendraient des connaissances, elles seraient un savoir. La croyance implique une dualité celle du doute et de la confiance, Hap veut éliminer le doute car il n’a pas confiance en la matière, en la dualité de l’homme (corps/esprit). A contrario les otages croient en Prairie qui a confiance en la matière donc en l’esprit, en une unicité non pas de l’individu mais d’une force vitale, une énergie, une vibration. Elle veut lier les protagonistes entre eux, mais également les réconcilier avec leur propre corps. Ça se concrétise par la danse, qui lie les corps entre eux mais met également en avant la capacité des danseurs à s’approprier leur propre corps. La danse ou la chorégraphie a également une caution esthétique qui magnifie l’abstraction ou la spiritualité qu’évoque la série. Les mouvements se transmettent et se répètent comme le récit, une histoire sans mot ni parole. Les personnages les partagent et s’accordent. Il y a une musicalité, une symphonie du réel que l’oracle cherche à dévoiler. La série n’oppose pas réellement la science et la spiritualité, elle met même en avant la complémentarité des deux entités à travers la croyance. The OA apporte une vision d’une croyance au monde mais également en l’homme, et c’est là toute la beauté de la série. Les âmes errantes qui ont foi en Prairie doivent d’abord apprendre à faire confiance aux autres avant de se retrouver. La série se positionne légèrement comme une alternative aux série super héroïques qui font également les beaux jours de Netflix en mettant en évidence le caractère collectif de l’héroïsme et non plus celui d’un individu supérieur. Marling et Bamanglij redistribuent les pouvoirs aux personnages pour en utiliser la force commune. La percée de l’imaginaire dans le quotidien banlieusard le plus prosaïque serait une solution pour accepter de vivre ; même pas de vivre ensemble, mais simplement de vivre. Il n’est pas étonnant que le climax final oppose les protagonistes avec comme seule arme la musique des corps (la confiance) à la figure même de la négation de la vie par la supériorité individuelle, le tueur de masses adolescent.  La série touche et trouve un sens à ce moment où le récit, le rêve, deviennent la clé pour sauver le réel. On peut penser à Sense8, mais là ou les Wachowski tentent d’unir les individus dans une virtualité qui serait presque le monde de demain (les personnages de Sense8 sont presque liés par un internet méptaphysique), le couple d’auteurs est ancré dans un monde très actuel avec des enjeux intimes mais cruciaux pour les personnes qui y sont confrontées. Il n’y a pas la grandiloquence et le côté volontairement pensif des Wachowski, comme dit précédemment ; ce que partage The OA est tacite, sensible, voire indicible.

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The OA, l’ange original, propose de croire en une vision d’un lien invisible. Elle évoque les forces, et les attributs des croyances à l’origine même de notre société et l’imaginaire pour mettre en évidence leur pouvoir réparateur. Marling et Batmanglij osent croire que les récits, alors qu’ils sont omniprésents dans notre monde de l’image et du storytelling, ont toujours la capacité de fédérer ou, du moins, de réconcilier l’être avec soi-même, les autres et le monde. Ils tentent à travers une série minimaliste qui met en scène l’intime de faire passer un message positif sur la modernité par le pouvoir du récit comme un personnage. Et qu’est-ce qu’un ange, si ce n’est un messager.

Kephren Montoute.

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