Clovis cornillac, hugo Becker dans Chefs

Chefs : L’Amérique en ligne de mire

Posté le 4 mars 2015 par

Chefs, création française de  Arnaud Malherbe et Marion Festraëts, et France 2 chaine diffuseuse, offrent une véritable proposition de série télévisée, avec la fiction américaine en ligne de mire.

Clovis Cornillac, tête d’affiche de la série avait annoncé la couleur en interview lorsqu’il faisait la promotion de la fiction :  » Tout le monde vante HBO, mais France 2 fait aussi preuve de créativité ». Les mots sont lâchés, et l’idée semble avoir fait son chemin depuis le pitch des créateurs à la chaine, au casting puis au tournage. On veut dépoussiérer la télé française, proposer quelque chose de nouveau, qui s’approche peu à peu des habitudes de visionnage de millions de personnes, abreuvés de séries par centaines chaque année. Avec cette histoire de grand chef culinaire aux lourds secrets et de cet ancien détenu qui débarque dans un grand restaurant, l’ambition est même double : surfer sur la mode des émissions culinaires tout en apportant un autre éclairage, peut-être plus sombre et poétique à la télé-réalité. Le pitch rend d’emblée les intentions des auteurs claires comme de l’eau de roche, et pose une problématique passionnante, comment rivaliser artistiquement avec les États-Unis, tout en gardant la fameuse exception culturelle française ?

chefs

Plusieurs influences se dégagent nettement de l’ensemble, comme s’ils étaient des passages obligés de la fiction dite moderne. Le chef est l’archétype de l’anti héros sériel des années 2000, d’ailleurs on ne connait même pas son nom, on l’appelle juste « chef », on lui associe un uniforme, un trait physique bien reconnaissable (sa longue barbe), et un caractère acariâtre cachant une sensibilité à fleur de peau. Clovis Cornillac, qui l’incarne, le décrivait comme le « Dr House de la cuisine ». Les mots de l’acteur ne font que confirmer l’évidence. Il semble impossible de passer à côté des références de Chefs. Tout d’abord parce qu’elle transpire de chaque plan, mais également parce que les scénaristes invoque des films ou séries ultras populaires dans notre pays.

Que vaut la fiction de France 2 face aux séries américaines du même genre ? Par rapport à celle d’HBO que Cornillac citait ? Sur le plan esthétique, surtout technique, Chefs impressionne. La photographie et la lumière sont très belles, les décors, bien que peu nombreux arrivent à donner une véritable identité visuelle à la série. La direction artistique en impose, malgré un budget qu’on devine inférieur au tout-venant américain. Cependant la comparaison avec HBO semble bien hâtive. D’abord parce qu’en terme de mise en scène pure, Chefs a quelque chose de balbutiant, semblant sans cesse refréner ses ardeurs, pour ne pas trop bousculer le spectateur régulier de la chaine. C’est très lisible, mais souvent plan-plan. La proposition audacieuse en terme de réalisation, on la trouve dans l’expression des sensations des personnages par rapport à la nourriture ou pour exprimer leurs doutes et remords. La série part alors dans des envolées poétiques, imageant les sensations. C’est une proposition intéressante, qui apporte de la chaleur dans un environnement glacé.

CHEFS

Là encore, on ne peut s’empêcher de penser au modèle, Ratatouille des studios Pixar, qui racontait l’histoire d’un rat de cuisine qui voulait devenir cuistot dans un grand restaurant parisien. Au-delà de raconter peu ou prou la même histoire, le dessin animé, imageait de la même façon le gout, les sensations sur le palais d’une délicieuse et fine cuisine. La tentative dans Chefs d’apporter de la poésie dénote dans l’univers, peut surprendre le spectateur, et en cela se révèle comme salutaire. Ces séquences offrent des plages de respiration bienvenue , mettant en exergue le caractère suffocant de l’univers dépeint. Au bout de deux épisodes, force est de constater que la série ne peut rivaliser avec la chaine câblée américaine, et qu’entre les ressorts dramatiques éculés, certaines maladresses d’écriture, notamment dans le surlignage de certains effets, Chefs ressemble plus à une production d’un grand Network, CBS par exemple. De plus, l’interprétation, au-delà d’un Cornillac impeccable et charismatique, n’offre pas pleinement satisfaction, et nous sort souvent des scènes. C’est d’ailleurs ce que beaucoup de sériephiles reprochent encore à la fiction française.

En dépit du côté bien français qui ressort vite, les séries us restent présentes en filigrane pendant les six épisodes. Elles demeurent  au sein même du scénario, consciemment ou non. Certains protagonistes révèlent même les intentions des scénaristes. On pense notamment à la critique culinaire qui déclare que « l’important reste l’histoire qu’on raconte », ou Monsieur Édouard (Robin Renucci) redoutable antagoniste, adepte de la beauté et de la poésie. C’est dans le personnage de Romain (Hugo Becker), le jeune commis et coeur de l’intrigue que cette angoisse de rivaliser, de bien faire, transparaît le plus. La relation qu’il entretient avec le Chef, père, mentor, ennemi symbolise à merveille le défi que représente Chefs face aux fictions américaines qui ont servi de modèle. On alterne entre l’attraction et la répulsion, l’envie de marcher sur les mêmes traces ou carrément changer de route. Quand le chef emmène Romain à un concours de nourriture, le commis lui déclarera plus tard :  » je ne pensais pas que j’allais autant aimer ça » la voix tremblotante, le souffle court. Il y a dans cette phrase quelque chose de magnifique, une force créatrice en marche, des scénaristes qui se prennent au jeu. À ce moment précis, le modèle importe peu, seules comptes les sensations éprouvées, comme si les auteurs réalisaient au moment même de l’écriture à quel point c’était fort d’imaginer une telle série télé.

CHEFS

Malgré les faiblesses évidentes, Chefs dévoile un univers travaillé, sombre et poétique, déroule un récit cousu de fil blanc, mais passionnant. Le modèle reste encore loin qualitativement, mais la tentative reste magnifique. Les choses changent lentement dans la fiction française, mais elles changent. La suite n’en sera que plus passionnante.

Jérémy Coifman.

 

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