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Southcliffe : La ville des douleurs

Posté le 24 avril 2014 par

Southcliffe de Tony Grisoni et Sean Durkin déconstruit son récit et frappe en plein cœur.

Attention cet article contient quelques légers spoilers.

Comment expliquer qu’un homme puisse commettre l’irréparable, qu’une communauté entière n’ait pas vu les signes avant-coureurs ? Et surtout comment vivre après une tragédie ? Telles sont quelques-unes des questions insolubles que pose lentement Southcliffe, minisérie britannique, diffusée sur Channel 4.

Cette fiction en quatre épisodes de 45 minutes, on la doit à Tony  Grisoni, scénariste connu pour sa collaboration avec Terry Gilliam sur Las Vegas Parano ou L’homme qui tua Don Quichotte (le fameux film maudit du réalisateur). A la télévision, il signe le scénario de la trilogie The Red Riding avec Andrew Garfield. Pour mettre en scène Southcliffe, on fait appel à l’américain Sean Durkin, lauréat en 2011 à Sundance pour Martha Macy May Marlene. Au casting figurent  : Rory Kinear (Skyfall), Sean Harris (The Borgias), Shirley Henderson (Death In Paradise) ou Eddie Marsan (Ray Donovan). Des habitués de la fiction anglaise, ce qui n’enlève rien au prestige qui se dégage de l’entreprise.

Stephen Morton (Sean Harris)

Stephen Morton (Sean Harris)

Southcliffe, petit bourg imaginaire d’Angleterre, plonge dans l’horreur lorsque Stephen Morton (Sean Harris), décide de tuer des gens au hasard, un jour de 2011. Grisoni et Durkin s’intéressent à l’avant, au pendant et à l’après. Pour cela, ils optent pour une narration non linéaire. Ils vont déconstruire totalement leur récit, enchevêtrant sans vraiment d’indication, passé, présent et futur. Ce procédé prend au dépourvu, dérègle la perception des événements, surtout dans le premier épisode. Le brouillard de Southcliffe rajoute à la confusion. Perdu, on se raccroche aux personnages, les visages deviennent familiers. Petit à petit, on recolle les morceaux, on comprend la démarche, c’est à fleur de peau que l’on continue le visionnage. Ce chaos structurel se transforme en tentative de rentrer dans la psyché des protagonistes, bouleversés par une affaire tragique. Le désordre de la narration apparait de prime abord superflu, un moyen pour Grisoni de se démarquer en apportant une originalité. Mais peu à peu, on se laisse gagner par l’émotion, oubliant totalement les craintes. Ce qui importe, ce sont ces gens, fragiles et beaux, jusque dans leurs contradictions.

La série s’aventure du côté du bourreau comme des victimes, sans porter de jugement. La réalisation brute et intense de Durkin renforce cette neutralité : L’humanité est filmée sous toutes ses formes, de la plus monstrueuse à la plus douce. Les protagonistes de Southcliffe ont des failles, font des erreurs, souffrent d’un passé lourd et cela se voit. Grisoni prend le temps de s’attarder sur chacun, développe chaque storyline parfaitement, donnant parfois l’impression que le récit n’avance pas. Pourtant, les quatre épisodes restent très cohérents dans leur construction et dans les thèmes abordés.

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Au travers des personnages, le scénariste traite de sujets forts. David Whitehead (Rory kinear) représente l’obsédante quête de vérité, la colère de constater qu’un acte pareil n’a pas pu être évité. Il est l’élément extérieur qui revient dans son village natal, plein de ressentiment. Avec Claire et Andrew (Henderson et Marsan) est montré le douloureux processus de deuil. Comment continuer de vivre après la mort d’un proche et se reconstruire après avoir tout perdu. Paul Gould (Anatol Yusef), de son côté, est rongé par la culpabilité et ne sait pas comment en sortir. C’est la peine qui lie tous les protagonistes, le meurtrier à ses victimes, les victimes à cette ville. Dans Southcliffe, chaque plan transpire la souffrance. Grisoni à partir de cet acte horrible, brode une minisérie chorale et multiplie les points de vues, sans abandonner sa pertinence.

Sean Durkin réalise un travail magnifique. Composition millimétrée et marquante, montage cut percutant, il filme une atmosphère lourde en lui conférant par instant une véritable grâce poétique. Il montre ses acteurs sans atours, tout en soignant leur environnement. En résulte une pesanteur qui peut paraitre difficile, mais qui sublime le jeu des artistes, tous formidables. Leur interprétation tient presque du miracle. Des frissons nous parcourent, l’émotion brute que retranscrivent les comédiens prend à la gorge et nous laisse béat. Malgré quelques problèmes de rythme et une construction parfois maladroite, Southcliffe frappe fort, bouleverse tout en créant un univers visuel cohérent. Une très grande réussite.

Jérémy Coifman.

Southcliffe sera diffusé jeudi 24 avril dans le cadre du festival Séries Mania. Le programme par ici

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