Série Noire

Série Noire : La Lose du scénariste

Posté le 25 avril 2014 par

Série Noire, fiction québécoise, s’intéresse au processus d’écriture et à la difficulté pour les personnages de s’extirper de leur médiocrité.

La télévision ou le cinéma a beaucoup parlé du métier de scénariste, on peut citer dernièrement Episodes sur Showtime, racontant les tourments de deux Anglais perdus dans l’enfer sériel américain. Dans Série Noire créée par François Létourneau et Jean-François Rivard (Les Invincibles), deux scénaristes d’un drama minable, Denis et Patrick, constatent contre toutes attentes que leur projet est renouvelé pour une seconde saison. Pour dépasser leur manque d’inventivité, ils s’enfoncent dans une dangereuse spirale.

 Patrick (Vincent-Guillaume Otis) et Denis (François Létourneau)

Patrick (Vincent-Guillaume Otis) et Denis (François Létourneau)

Série Noire commence par un long extrait de La Loi de la justice, feuilleton judiciaire risible aux retournements de situations improbables et au jeu plus que limité des acteurs. Une mise en abyme déjà vue qui ne donne pas une très bonne impression. Elle rappelle les visions de La Môme 2.0 dans Platane avec Éric Judor sur Canal +. Cela sonne bien trop faux et il semble impossible qu’une chaine de télévision puisse subventionner un tel programme. C’est au bout de quelques minutes qu’on saisit pleinement ce que va devenir la série : un récit absurde et corrosif empruntant autant au polar noir qu’à la comédie satirique.

Le processus d’écriture peut souvent être douloureux, mais encore plus lorsque l’on n’a pas de talent. Denis et Patrick sont des scénaristes qui enchaînent les productions médiocres et pourtant restent persuadés d’être dans le vrai. Leur peinture n’est pas tendre. D’ailleurs Létourneau et Rivard s’amusent à en faire deux sombres raclures, égocentriques et ignorantes. Les protagonistes prennent toutefois conscience de leurs limites et veulent justement aller au-delà. L’obsession de la mauvaise critique et un souci d’authenticité les poussent à se mettre dans des situations d’abord cocasses, mais qui se révèlent de plus en plus dangereuses, voire scabreuses. Cet acharnement du destin envers Denis et Patrick les rend attachants, d’autant plus qu’ils sont campés par deux acteurs fantastiques (Létourneau lui-même et Vincent-Guillaume Otis).

François Létourneau et Vincent-Guillaume Otis

La description du microcosme télévisuel est attendue. On y retrouve les producteurs plus préoccupés par les profits que par l’aspect artistique et les vautours qui rôdent, guettant une place qui se libère. Mais le point de vue adopté, celui du scénariste en quête de réponses et d’inspiration, apporte à Série Noire une saveur particulière. La saison est une longue mise en abyme, la touchante renaissance d’auteurs qui apprennent à leurs dépens qu’un excellent script ne s’écrit pas sans sacrifice. Létourneau et Rivard en permanence conscients de l’aspect méta de leur récit s’amusent à régler leur compte avec la critique et les exécutifs, tout en se livrant à un savoureux autoportrait. D’un exercice qui peut vite virer à l’égo trip superficiel, ils en tirent le meilleur : un mélange parfait d’autoparodie et de justesse, comparable, toute proportion gardée, au travail de Louis C.K ou Larry David.

L’autre aspect de Série Noire, la sombre comédie, n’est pas sans rappeler Fargo des frères Coen. L’atmosphère froide du Canada aide beaucoup, et la galerie de personnages, tous très bien écrits et complètement fous apporte une imprévisibilité totale. La musique électronique dissonante ajoute presque une ambiance « Lynchienne » à quelques séquences. Les situations s’enchainent avec fluidité. On rit souvent de bon cœur, malgré le malaise toujours plus grand pour Denis et Patrick. La série fonctionne parce qu’elles jouent sur l’attente du pire. Quand celui-ci arrive, on en tire une grande satisfaction.

Marc Arcand (Marc Baupré) personnage secondaire complètement fou.

Marc Arcand (Marc Beaupré) personnage secondaire complètement fou.

Série Noire avec son positionnement hybride devient rapidement addictive et les épisodes défilent à une vitesse inouïe. La descente aux enfers des personnages nous pousse à aller plus loin pour voir jusqu’où Denis et Patrick vont s’enfoncer. 11 chapitres de 43 minutes au rythme parfaitement maitrisé qui imposent Létourneau et Rivard comme des auteurs à suivre. Leur style incisif mêlant lucidité déprimante et drôlerie fait mouche. À l’heure actuelle, pas de saison 2 à l’horizon, ou pas avant 2016. En l’état, le one shot s’avère réussi et c’est déjà pas mal.

Jérémy Coifman.

 Série Noire est diffusé dans le cadre du festival Séries Mania. Le programme par ici.

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2 commentaires pour “Série Noire : La Lose du scénariste”

  1. J’ai découvert les 2 premiers épisodes tout à l’heure à Séries Mania et ils m’ont retournée comme une crêpe, ces deux-là ! Très drôle, ça donne envie de voir la suite ! (En plus, ils ont promis que ça ressemblait de plus en plus à une série policière…)

  2. Oui en effet, il y a beaucoup d’éléments policier par la suite ! belle découverte!

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