SCREAM QUEENS: L-R: Keke Palmer, Abigail Breslin, Emma Roberts, Billie Lourd and Lea Michele in the "Black Friday" episode of SCREAM QUEENS airing Tuesday, Dec. 1 (9:00-10:00 PM ET/PT) on FOX. ©2015 Fox Broadcasting Co. Cr: Patti Perret/FOX.

Scream Queens : Girls Just Want to Have Fun

Posté le 8 novembre 2016 par

Brad Falchuk et Ryan Murphy ont la particularité de sonder l’esprit américain à travers ses lieux communs et son imagerie.

Ils l’ont fait à travers le microcosme lycéen avec Glee, à travers ses scandales médiatiques/judiciaires avec American Crime Story et surtout ses peurs avec American Horror Story. C’est justement avec cette dernière que démarre probablement Scream Queens dans une généalogie sérielle. En effet, la Saison 3 de AHS nous montre l’évolution de jeunes femmes contemporaines en tant que sorcières, et traite de manière plus ou moins pertinente de leur place dans les États-Unis à l’aune d’une histoire sous l’influence gender studies (et autre descendant de la French Theory) propre à cette génération. Les jeunes femmes que présentaient cette saison exprimaient pertinemment un rapport au monde assez singulier. Et c’est justement ce rapport qu’explore Scream Queens, avec la formule de Murphy & Falchuk, c’est-à-dire l’utilisation de structures fictionnelles établies que l’on confronte à des évènements ou des comportements récents bien réels. Mais Scream Queens s’avère beaucoup plus hermétique et jusqu’auboutiste que les projets précédents, car il ne s’agit pas seulement d’être dans « l’esprit des américains », mais plus précisément dans celui des jeunes femmes qui en sont la dynamique aujourd’hui. Résultat, c’est comme si on mélangeait Scream, Beverly Hills et Daria. Expérimentation, satire, parodie, slasher, whodunit de quoi Scream Queens se refuse-t-il d’être le nom ?

SCREAM QUEENS: L-R: Billie Lourd, Abigail Breslin, Jamie Lee Curtis and Emma Roberts in the all-new “Handidates” episode of SCREAM QUEENS airing Tuesday, Oct. 11 (9:01-10:00 PM ET/PT) on FOX. Cr: Michael Becker / FOX. © 2016 FOX Broadcasting Co.

SCREAM QUEENS: L-R: Billie Lourd, Abigail Breslin, Jamie Lee Curtis and Emma Roberts in the all-new “Handidates” episode of SCREAM QUEENS airing Tuesday, Oct. 11 (9:01-10:00 PM ET/PT) on FOX. Cr: Michael Becker / FOX. © 2016 FOX Broadcasting Co.

Live fast die young, Bad girls do it well.

Scream Queens comme les précédentes œuvres du duo s’inscrit dans une tradition fictionnelle américaine. Le terme Scream Queen désigne dans le genre du Slasher, l’héroïne qui survit au tueur et qui se distingue justement par son cri, scream. Ce titre implique toute une vision de la jeune femme « idéale » que sauvait justement ces films d’horreurs qui ont marqué les 3 dernières décennies du siècle précédent. C’est l’esprit de cette jeune femme que dévoile la série, mais la jeune femme naïve et vierge des Halloween ou de A Nightmare On Elm Street (1984) n’est plus. Elle est aujourd’hui le produit d’une époque dans laquelle elle se reflète bien plus qu’elle n’est reflétée. Ouverte, intelligente, combative, cynique, arriviste, intéressée, consciente de son pouvoir et de sa sexualité, voilà la Scream Queen en 2016. Ce sont les jeunes femmes que décrivent l’univers de la série, ce sont les jeunes américaines de notre temps. La série s’applique bien à explorer l’esprit de ces femmes, tout en se rattachant à une tradition culturelle et fictionnelle dont elles sont autant les créatrices que les victimes. La Scream Queen est un paradoxe.

La série décrit l’univers de ces jeunes femmes par des choix précis. Le casting est d’abord le choix le plus évident. Emma Roberts était déjà la représentation du pire de ce que pouvait être l’adolescente contemporaine dans la saison 3 de AHS, elle ne fait que continuer à jouer dans cette voie (d’ailleurs on en vient à se demander si elle a vraiment besoin de jouer ?). Lea Michele, la mademoiselle je-sais-tout ou/et girl next-door continue également cette figure qu’elle tenait dans Glee pour en épouser les paradoxes inhérents (et plus encore) dans l’univers amoral de Scream Queens. Mais les choix les plus intéressants sont ceux de Jamie Lee Curtis qui dans l’imaginaire américain est la Scream Queen originelle et les seconds rôles comme Nick Jonas, Taylor Lautner, Ariana Grande, Abigail Breslin ou John Stamos. Jamie Lee Curtis est justement l’opposée de ce que devrait être une Scream Queen, c’est une femme indépendante, forte, sensuelle, entreprenante, en somme tout ce qu’elle n’était pas ou ne pouvait être dans son rôle de Laurie Strode. En ce qui concerne les seconds rôles, tout comme Jamie Lee Curtis, ils sont présents pour corrompre leur image dans l’imaginaire d’une jeune femme actuelle. Nick Jonas faisait partie des Jonas Brothers, Taylor Lautner était l’un des protagonistes principaux de la saga Twilight , John Stamos était un sex symbol dans Urgences, Abigail Breslin est la petite fille dans Little Miss Sunshine (2006) et Ariana Grande est une ex-égérie Disney. Dans l’esprit d’une jeune femme d’aujourd’hui tout cela est clair, leur présence dans cet univers « horrifique » est d’autant plus pertinente pour mettre en évidence le paradoxe que représente la jeune femme des années 2010. Devant ce casting, et les situations absurdes qui mélangent sexe et sang, on pourrait croire que l’on assiste à une « fan fiction » en live. Exercice littéraire qui est justement l’apanage des jeunes femmes 2.0, du moins dans la représentation que l’on se fait des auteurs de tels objets littéraires. Alors qu’un boogeyman (tueur masqué) est à leur trousse comme le veut le slasher, les personnages passent leur temps à se disputer, à coucher ensemble, à se battre puis à se réconcilier, comme dans une « fan fiction » ou l’évènement pulsionnel s’avère être plus important que l’histoire, après tout c’est un exercice cathartique. Cette impression de personnages-marionnettes que l’on tue ou idéalise reste néanmoins présente. La série prend l’attrait des « fan-fictions », mais révèle également une autre dimension. Celle de la conscience diégétique des personnages propre à une vision plus élaborée de l’écriture fictionnelle. Il ne peut en être autrement 20 ans après Scream (saga dont Emma Roberts jouait l’ultime Ghostface dans Scream 4, comme par hasard…) mais l’esprit paradoxal des jeunes femmes vient aussi contaminer cette vision. Les personnages ont conscience d’être dans un Slasher mais contrairement aux personnages de Scream, ils en profitent pour en épouser les archétypes et les lieux communs jusqu’à mettre en évidence la vanité de la démarche. Par exemple, les personnages font exprès de faire une fête pour que le tueur se manifeste, mais ne parvienne quand même pas à l’attraper voire se font délibérément tuer. Ou plus fascinant, les filles font exprès de se disputer entre elles selon les archétypes qu’elles interprètent mais se parlent comme si de rien n’était l’épisode suivant, voire deviennent complice par pur opportunisme comme l’illustre la relation Channel Oberlin (Emma Roberts)/ Zayday Williams (Keke Palmer). Cette absurdité va jusque dans les formes que vient convoquer la série pour explorer les facettes de l’imaginaire de la jeune femme américaine.

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Who Run The World ? Girls !

Cette vision de la jeune femme se fait donc à travers l’exploration de ses représentations dans les différents genres qui lui sont liés ou dédiés. Ainsi on passe du Giallo au vlog, l’esthétique polymorphe de la série ne fait qu’épouser les multiples facettes de ses protagonistes et de l’héritage fictionnelle qu’ils portent. Des plans de la première saison font penser au gothique exubérant de Suspiria (1977) ou Phenomena (1985), alors que Ghost Stories l’épisode 09 de la saison 1 évoque clairement la J-horror. Le cinéma d’horreur a toujours mis les jeunes femmes au centre de ses « préoccupations » que ce soit comme victimes que plus récemment comme dans Jennifer’s Body (2009) en tant que tueuses. Le cas de Jennifer’s Body est intéressant car le personnage qu’interprète Megan Fox préfigure en quelque sorte les femmes de Scream Queens par le retournement des valeurs qu’il propose. La série prend pleinement acte de toutes les configurations possibles et des fantasmes fictionnelles que l’on projette sur ces femmes, ce qui justifie l’inconstance et la versatilité des personnages mais surtout le chaos permanent dans lequel ils évoluent. C’est autant celui de l’univers de la jeune fille comme un paysage mental que d’une métaphore de notre société qu’elles doivent affronter au quotidien. L’hôpital de la saison 2 est aussi bien filmé comme celui d’une série à la Grey’s Anatomy ou Urgences que comme celui de Halloween 2(1981) par jeu avec l’espace et l’absence ou Kansen (2004)  à travers un jeu avec la lumière, les ombres et le hors-champ. Tout aussi fascinant, le retour des filles dans leur famille (Saison 01 épisode 10) verse presque dans le drame social tant la liberté d’écriture et de mise en scène permet d’exprimer la solitude de ces dernières. Les paradoxes de la série sont ceux de l’époque, mais également l’héritage d’un regard plus ancien qui place la jeune femme comme « un personnage » dans l’absolu, une éternelle comédienne, voire dans le pire des cas une hystérique. Une héritière de représentations qu’elle a intégrée, digéré, questionné et s’est réapproprié. On pourrait croire que ce melting pot esthétique viserait un effet doudou ou nostalgique pour un public plus vieux, mais la série est totalement ancrée dans son époque à l’image d’un Stranger Things.

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Ce n’est pas parce que les deux saisons commencent sur des flashbacks de deux périodes qui ont marqué la culture pop, respectivement les années 90 pour la première et les années 80 pour la seconde, que nous devons voir la série par le prisme de ces époques. Au contraire, la série propose un regard rétrospectif sur les années 80 et 90, ainsi les références des jeunes femmes et leur relation à cette période sont bien celles des gens qui ne les ont vécues qu’à travers internet ou la culture pop inhérente à la société occidentale. Cela entraine des postures « méta » désabusées, c’est-à-dire que contrairement aux protagonistes de Scream (1996) ou de The Cabin in the Woods (2012), les personnages sont conscients des mécanismes qui régissent les évènements narratifs, ils en parlent clairement, notamment lors des longues tirades de Channel (Emma Roberts) où de Cathy Munsch (Jamie Lee Curtis) mais ne font rien pour les changer comme expliquer précédemment, cependant ce n’est pas simplement un jeu narratif. C’est une proposition de portrait générationnel. Ainsi ce méta désabusé pourrait être l’allégorie la plus pertinente de la procrastination que les jeunes aiment évoquer à coup de story interminable sur snapchat ou de tweet interrogatif sur le sens de la vie à travers une observation incisive de leur quotidien. La série ne s’arrête pas là, il y a également du name dropping à gogo et des références de niches qui montrent bien le public visé par la série, et cette volonté de mettre en avant la jeunesse contemporaine dans son décalage face à l’époque. Dans l’épisode Halloween Blues de la saison 02, alors que Brock Holt (John Stamos) se dit déguiser en scénario de Batman v. Superman (2016), Cathy Munsch (Jamie Lee Curtis) revendique son costume tiré du spectacle Hamilton. Ce spectacle est une comédie musicale qui connait un certain succès à Broadway mais qui est surtout un objet de fascination pour les fandom de Tumblr et autres qui sacralisent l’évènement à travers des meme, des gif et des fan art à foison. C’est là où la satire que propose Scream Queens atteint presque le niveau de South Park, en poussant l’absurdité tellement loin avec une précision chirurgicale que l’évidence devient risible, et il ne pourrait en être autrement tellement elle est sombre et pessimiste. Les personnages de Scream Queens ne sont pas tragiques ou des archétypes des genres qu’ils évoquent, ce sont surtout les reflets d’une génération sans rêve qui se meut à travers des images vidées de sens à la recherche sans fin du plaisir instantané et des figures éphémères de vénération, surtout les hommes qui ne s’avèrent être que des fantasmes parodiques et qui l’assument. On se moque du vide et de la superficialité que dévoile la série car elle nous permet de détourner les yeux de l’angoisse inhérent à notre époque pendant une heure en se moquant de ces bitches.

Les jeunes femmes de Scream Queens sont les plus aptes à embrasser ce monde vain qui rejoint finalement les fictions dont elles étaient victimes ces 40 dernières années. À l’image des jeunes femmes bien réelles qui détruisent des mythes à coup d’hashtags et questionnent un monde dont elles ont toujours subi la violence. Les jeunes femmes de Scream Queens déjouent les structures qui les dominaient et s’en servent pour satisfaire leurs objectifs qui au final ne sont pas si honorables. Mais qui a parlé de morale ? Après tout, elles ont aussi accepté les paradigmes du système qu’elles détruisent. Aujourd’hui, La Scream Queen serait peut-être l’ultime Boogeyman.

Kephren Montoute.

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