Sherlock

Sherlock : Le Geek au pouvoir

Posté le 2 mai 2014 par

Sherlock version 2010, déchaîne les passions et provoque chez moi un mélange d’admiration et d’agacement, totalement à l’image de son personnage principal.

Attention, l’article contient quelques spoilers  ! 

Je ne me suis mis à Sherlock que très récemment. Pourtant, on ne cessait de m’en vanter les qualités, de me prouver par A+B qu’elle est la meilleure chose qui soit arrivée au monde sériel depuis belle lurette. Généralement, ce genre de dithyrambes ne font que me dissuader. Ce n’est qu’à l’entame de sa troisième saison, en janvier 2014, que j’ai pour la première fois visionné la fiction de Steven Moffat et Mark Gatiss.

sherlock et watson

Watson (Martin Freeman) et Holmes (Benedict Cumberbatch)

La première saison m’impressionne beaucoup, parce qu’elle modernise le background originel tout en ne trahissant aucunement les traits de caractère d’un personnage mythique. Elle saisit l’essence des aventures de Sherlock Holmes en donnant un coup de jeune à l’imagerie et à la mise en scène. Surtout, la série développe et entretient durant trois épisodes d’une heure et demie, une nature ludique et drôle, un rythme enlevé et des changements de ton très intelligents. Les adaptations des enquêtes du célèbre détective et de son fidèle équipier sont magnifiquement pensées et le côté addictif se ressent dès la fin du premier chapitre.

Le casting emmené par Benedict Cumberbatch et Martin Freeman en impose sérieusement. Ils sont pour beaucoup dans la réussite de la série. L’histoire d’amitié entre les deux hommes bouleverse autant qu’elle amuse tandis que l’ambiguïté sexuelle de leur relation n’est pas éludée, preuve encore une fois de la modernité de Sherlock. Non, vraiment, cette première saison est un délice, malgré la relative faiblesse du deuxième épisode, une constante. Elle a tout de la production soignée et captivante, qu’on aime au-delà de raison, propice au « Binge Watching » pendant une journée pluvieuse, ou l’on se sent d’humeur paresseuse. Elle offre l’excitation, le frisson sériel, l’émotion télévisuelle, maitrise l’art du cliffhanger autant que du teasing. Mais alors que s’est-il passé pour que mon enthousiasme retombe ? Pour qu’au bout de seulement 9 épisodes en quatre ans, je n’en perçoive plus la fraicheur ?

Moriarty (Andrew Scott)

Moriarty (Andrew Scott)

Sherlock a toujours cultivé un côté geek. D’ailleurs, le personnage lui-même en est un. On peut prendre toute la série comme une belle déclaration d’amour aux gens qui portent les fictions au-delà du simple programme télévisé. Mais en ce début de saison 2, et ce jusqu’au dernier épisode en date, il y a quelque chose qui s’est brisé. Les protagonistes ont cessé d’exister à mes yeux. Les répliques cinglantes d’Holmes ne me font plus rire comme avant, la fausse bonhomie de Watson non plus. La mise en scène m’apparait de plus en plus maniérée, avec des ralentis rappelant davantage les deux films de Guy Ritchie que la première saison, construite comme un jeu. Gatiss et Moffat ont changé leur fusil d’épaule. Sherlock a perdu de sa spontanéité et de sa sincérité. Elle est devenue consciente de ses effets, de son pouvoir d’attraction, du succès de ses ficelles. D’une réflexion sensible sur un personnage et un genre, on est arrivée à une connivence un peu malsaine avec le public.

Le côté méta d’une fiction me touche beaucoup quand il est tendre et intelligent, sans prétention aucune. Je pense évidemment à Community de Dan Harmon, qui est actuellement une des séries qui analyse le plus sa condition. Elle se concentre plus sur son statut et sa portée au lieu de vainement se regarder le nombril. Je ne vois plus Holmes et Watson bravant les dangers, mais Gatiss et Moffat enchaînant clin d’œil sur clin d’œil. Je sens un programme de plus en plus hermétique et qui ne s’adresse qu’à une frange de la population aimant les petites dédicaces. La saison 3 est à cet égard la plus représentative. Elle ne laisse que très peu de temps d’écran à l’intrigue policière, pourtant prometteuse de par la présence de Lars Mikkelsen (le frère de Mads), charismatique et effrayant, qui n’a pas beaucoup de place pour exprimer son potentiel. Non, au lieu de cela, Gatiss et Moffat préfèrent contenter les passionnés et leur servir ce qu’ils ont ardemment demandé. D’ailleurs, le scénario des trois épisodes ressemble à s’y méprendre aux centaines de « Fan-Fictions » qui pullulent sur internet. Cette troisième saison va même jusqu’à montrer les différentes théories des internautes sur la résolution du grand mystère . D’un hommage au public qui aurait pu être touchant et amusant, on assiste à une mise en abyme vaine et quelque peu prétentieuse, couplée à une esthétique assez affreuse. Sherlock est devenu trop consciente de son aura, accentue de plus en plus ses traits de caractère pour sans surprise se caricaturer elle-même.

Mycroft Holmes (Mark Gatiss)

Mycroft Holmes (Mark Gatiss)

Je me rends compte que je suis bien dur avec Sherlock. Mais c’est surtout parce que malgré tout, je garde beaucoup de tendresse pour elle. Cette évolution provoque en moi une certaine amertume mêlée de colère. J’ai l’impression de voir un ami cher partir sur une pente dangereuse, d’avoir envie de le secouer, de lui faire entendre raison. Si elle ne revient pas à plus d’humilité, si Gatiss et Moffat persistent dans la connivence rance avec un public qui en redemande, elle va droit dans le mur. Sherlock, comme Dr Who par exemple, devient une sorte de monstre incontrôlable, échappant totalement aux créateurs. Pour la saison 4, on veut plus de Sherlock Holmes et moins de Frankenstein.

Jérémy Coifman

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