LOST

Lost : « L’insondable simplicité de notre humanité »

Posté le 3 octobre 2014 par

  Il existe une ironie dans mon rapport à LOST : cette série, malgré son titre, m’a sorti de la perdition. Perdition d’être humain autant que de téléspectateur.

 …

Si je fais partie d’une génération ayant grandi avec la télévision, comme beaucoup au cours de mon adolescence je ne faisais que suivre les programmes mainstream sans réellement chercher plus, me contentant du moyen, de l’accessible. Comme Jack, je regardais sans voir. Sentant toutefois qu’il y avait plus. Ailleurs.

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Ma rencontre avec LOST fut un tournant. Fasciné d’abord par les mystères de l’île, fou bientôt de suivre une œuvre se montrant si respectueuse, si généreuse envers mon imagination – enfin ! -, le phénomène télévisuel de la décennie passée me libéra comme un premier baiser. Libération. C’est le mot qui me vient aujourd’hui, avec le recul, lorsque je pense à LOST. La liberté, c’est l’absence d’entraves, c’est l’infini – ce concept abstrait que cette série parvint plus d’une fois à toucher du doigt. Grâce à ses espaces, multiples, à travers tout le globe, ses temporalités, improbables, inconcevables, ses personnages, creusés, disséqués, jusqu’à ce que ne reste que la moelle, la vérité nue, simple et belle, dans les sobres mais poignants Flash-Sideways de l’ultime saison. LOST explore toutes les facettes de son univers. Il n’y a pas de limites. Et là où des réponses claires aux divers mystères auraient enfermé la série dans sa seule réalité, l’évanescence des conclusions apportées fait en réalité de celles-ci des pistes d’introduction, laissant tout le propos de la série ouvert vers l’extérieur, en dehors de l’île, en dehors de son format, en dehors du poste de télévision.

  Beaucoup n’ont pas accepté que cette série ne soit finalement pas tant à propos des mystères que de l’Existence. Beaucoup n’ont pas accepté l’amère (mais sincère) vérité de LOST. À savoir qu’il n’y a pas de réponses, qu’il ne peut pas y en avoir. Cette série n’a pas rempli le contrat balisé de la majorité des œuvres narratives envers leur audience, c’est-à-dire rassurer celle-ci à la fin, lui expliquer que tout n’était qu’un conte, qu’elle peut oublier les détails et dormir sur ses deux oreilles. LOST ne l’a pas fait, car, dans le fond, elle n’est pas à propos de la perdition des héros, que ce soit dans leurs flashbacks ou sur l’île. Non, par le biais de ces personnages, c’est à nous, téléspectateurs, que la série parle, sans mentir. Après tout, ne sommes-nous pas, vous et moi, perdus dans un monde qui n’a pas de sens, qui s’écroule lamentablement face à la question pourquoi ? Grâce à d’ingénieux procédés scénaristiques, LOST parvint à rendre palpable – par ses histoires, ses décors, ses mises en abyme et les émotions qu’elle procure – cette perdition humaine bien réelle qui touche chacun de nous. Peut-être est-ce pour cela que l’épisode The Incident demeure aujourd’hui mon épisode favori. Parce qu’il vibre tout du long d’une énergie épique à donner des frissons, mais aussi, car il est une parfaite représentation de l’échec de vouloir tout savoir, tout cadrer, tout maîtriser, l’échec des êtres voulant contrôler l’incontrôlable : l’existence, la nature, l’Univers même et ses réponses. Les seuls à trouver la paix (Rose et Bernard) sont ceux qui ont fait le choix de lâcher prise, de laisser les choses se faire, humblement.

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En cela, oui, LOST est une libération.

  Libération télévisuelle, surtout, car l’intelligence du téléspectateur est seule maîtresse à bord. Mais libération, aussi – au travers d’un média plutôt inattendu pour un tel sujet – du rapport à l’existence. Car si elle n’apporte pas de réponses sur le sens de celle-ci, elle dessine une fresque de tout ce qui fait son essence, de tout ce qui la rend belle, tragique, épique, drôle, amère, absurde… Il existe d’excellentes séries surpassant largement LOST en termes de qualités techniques, mais celles-ci se cantonnent généralement à un sujet précis, un univers unique. Quelle série autre que LOST nous parle, à elle seule, de tout ce que nous vivons, pensons, ressentons, depuis nos premiers pas sur Terre jusqu’à notre mort ailleurs ? Quelle autre série parvient aussi bien à toucher l’absurde complexité, l’insondable simplicité de notre humanité, la toucher si profondément qu’elle nous aide à mieux discerner pourquoi nous ouvrons les yeux le matin et la raison de tout ce qui se passe, s’est passé et se passera à partir de là…

Matthieu Chaline

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